• Ambre

À l'abri des likes.


Disclaimer : J'en profite pour vous glisser qu'a défaut d'être trop active ici, je le suis hebdomadairement pour le blog de Courrier International (et autres contributions trouvables ici)


Il y a quinze jours, j’ai décidé de partir en diète des réseaux sociaux. C’est un exercice peu original, mais paradoxalement pas si courant. Même quand on déclare « ne rien poster sur les réseaux sociaux » (c’est le cas de beaucoup) ça n’empêche pas qu’on ouvre son application Instagram ou Facebook bien 2 fois dans la journée (disons réveil / coucher). On ne partage peut-être pas, mais on veille sur ce que les autres (nos proches comme des influenceurs que l’on apprécie) postent.


Bref, le « oh moi les réseaux sociaux c’est secondaire » est en un sens très discutable dans la mesure ou en tout cas, ils constituent un rendez-vous quasi quotidien pour l’essentiel d’entre nous, qu’importe la proportion. Vous pouvez ne pas y passer beaucoup de temps, ne pas y accorder beaucoup d’importance, mais ça ne change pas le fait que plusieurs fois par jour, vous ouvrez l’application, parcourez des images, des posts, regardez des stories, lisez quelques commentaires par-ci par-là.


Dans la consommation du réseau social, il y a l’acte de voir, et l’acte de se faire voir. Cette deuxième partie touche donc moins ceux qui partagent peu, mais revêt néanmoins son importance dans notre génération « selfie stick » (qui représentera ici la notion de mise en avant de soi). De réfléchir quel moment clef on va choisir de promouvoir de soi ; un exploit sportif, un article qu’on a bien aimé (plutôt intello si possible), une photo d’amis, une photo de voyage, des paysages etc. C’est une illustration pérenne de notre vie qui va au-delà d’une discussion entre amis. Pour une raison développée avec l'ère d’Internet, au-delà de vos collègues de la machine à café ou de vos amis les plus proches avec qui vous discutez régulièrement, apparaît la communication auprès d’un cercle plus large encore, auprès de qui vous partagez avoir couru 15 km ce weekend ou être parti vous ressourcer en Normandie (ou mieux, à Buenos Aires).

S’il s’agit aussi d’une façon 2.0 de suivre la vie de ses amis (et autres) et de partager de la sienne, elle porte intrinsèquement aussi une part de “vide”, d’une génération qui ne supporte plus de s’ennuyer.


J’ai donc décidé, pendant un petit temps, sur ces temps morts qu’on occupe machinalement en ouvrant son application, de m’ennuyer justement. De rater ainsi la sortie run matinale d’untel, et de me dire que oui, peut-être que mes contacts n'étaient pas obligés de savoir que j’avais fait une soirée karaoké, si fantastique fut-elle. Désapprendre un peu, à voir autant et à partager souvent fait du bien, et a eu le mérite de me faire lire absolument chaque article du Monde en guise de distraction éventuelle. De prendre différemment des nouvelles des gens et d’en recevoir aussi.


Les réseaux sociaux sont une nouvelle forme de sociabilité. Bien loin de la condamnation souvent entendue, ces espaces d'échanges en ligne n'isolent pas mais ils réinventent simplement les liens. Dans mon cas néanmoins, j’ai trouvé qu’il porte aussi en soi une multiplicité de choses à “suivre” à “voir” et tend ainsi à noyer le qualitatif. On se refrène parfois, de prendre de « vraies nouvelles » parce qu’on sait déjà, on a déjà vu. Pourquoi après tout, envoyer un texto pour demander à Jacqueline ce qu’elle devient, puisqu’on a déjà vu qu’hier, elle était au restau et à Taiwan la semaine dernière ? Pourtant, elle a peut-être d’autres choses à raconter Jacqueline. Et peut-être l’envie aussi, qu’on prenne le temps de le lui demander.


Les lectures du moment

Isabelle AUTISSIER, Oublier Klara, Stock, 2019, 320 pages

Amelie Le RENARD, Le privilège occidental : Travail, intimité et hiérarchies postcoloniales à Dubaï, Les Presses de Sciences Po, 2019, 272 pages


© 2018 - Textes et photos par Ambre Josse.  Portrait photo de présentation par Mademoiselle Moutarde
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