• Ambre

De l’art de rentrer vivre en Calédonie

Mis à jour : 22 oct. 2019


Anse Vata

Chaque calédonien exilé qui se respecte a toujours dans un coin de sa tête la question du grand retour, celle de notre alya, notre propre "retour en terre sainte". C’est un débat qui revient souvent, entre ceux qui sont restés, ceux qui sont revenus, ceux qui hésitent... « Mais toi, tu penses que tu vas rentrer ? » est un incontournable, la question qu’on a tous posée 100 fois et entendue tout autant. Allons-nous un jour revenir pour de bon sur la terre de nos origines, celles qu’on aime à appeler « chez nous », ou « le pays » ? Est-ce que ça sera demain, dans deux ans, est ce que l’on continuera de dire « d’ici cinq ans » comme on dit depuis bientôt dix ans, ou d’autres échéances lointaines mais plus spécifiques de type « Quand j’aurais des enfants… » ?


Pour vous dresser un portrait exhaustif, il y a ceux qui savaient à l’instant où ils sont arrivés en France (ou ailleurs) qu’ils reviendraient le plus tôt possible, ou en tout cas, a échéance précisément définie (après mes études, après x années d’expériences…). Il y a ceux qui jurent qu’on ne les y reverra plus sauf en vacances, parce que leur vie, professionnelle ou personnelle, n’est pas en accord avec ce que pourrait leur offrir l’ île. Et puis il y a ceux qui, comme moi, ne savent jamais trop quoi répondre à cette question, se balancent d’un pied à l’autre, incertains, bottent en touche, oscillent tantôt entre le « j’en ai marre, je veux du soleil et la vie douce, je rentre » suivi quelques jours plus tard d’un « Non, la vie est ailleurs ».



Parapente sur le Ouen Toro - 2016

Selon nos rencontres, selon notre carrière, selon nos loisirs, forcément, la question du retour s’adapte, se modifie, dans un sens ou dans l’autre. On reste plus longtemps que prévu en France (ou ailleurs) parce qu’on a tel poste, telle opportunité ou encore parce qu’on a rencontré quelqu’un. On a peur aussi. Peur de ne pas trouver un emploi qui corresponde à notre profil, peur de tourner en rond, peur de ne plus se reconnaitre dans cette vie des îles. On hésite parce que depuis, on s’est construit une autre vie "ailleurs" avec des amis qu’on aime…

A contrario, on peut aussi faire des rencontres, ou saisir des opportunités qui nous poussent à rentrer plus vite que prévu. Souvent, dans le cas de couples « mixtes » (Calédonien et non calédonien) se pose évidemment la question du conjoint. Penser « pour nous », à notre retour, est une chose, "imposer" une vie à l’autre bout du monde à quelqu’un qui vient d’ailleurs en est une autre et pose de nouvelles incertitudes.


Pour nous tous, la Calédonie est ce pays d’enfance qui demeure cette promesse de vie douce, en famille et d’une qualité de vie "autre", celle qu’on pense (à tort, peut etre) n’exister que là-bas. Celle où l’on se voit partir en randonnée tous les weekends, kiter à la sortie du boulot, croiser des gens souriants, sans métro, sans grisaille, sans manteau d’hiver.


J’ai tendance à dire que je sais que j’y reviendrai, mais je suis de ceux dont l’échéance recule à mesure que j’avance. Je me dis que le monde est grand et ne se résume ni à la Métropole, ni à la Calédonie. Je veux rentrer, parfois. Puis surgit mon envie de continuer à découvrir le monde.


Randonnée au Mont Mou (Photo de Damien de P)

Dans mon cas, j’ai aussi tendance à penser (et cela n’engage que moi) que j’aime trop voyager pour rentrer. Qu’évidemment, on peut bouger depuis la Calédonie, mais les prix des billets, la situation géographique de l’île limitent cette possibilité à un, deux, trois voyages par an peut être (c’est déjà énorme, entendons-nous). Un compte qui ne match pas avec mon ivresse de vadrouilles et autres découvertes internationales, qui me fait partir à l’étranger toutes les six semaines en moyenne. Un mode de vie qui me ferait trop rapidement sentir comme un lion en cage, malgré le quotidien paradisiaque. La Calédonie implique de renoncer (un peu) à voyager beaucoup, pour profiter plus de la vie sur place. Après tout, pourquoi partir ailleurs quand on vit déjà au paradis ? Un point de vue compréhensible si on pense que voyager n'implique que des paysages. Bref, un choix que je ne suis pas (encore) prête à faire dans ce si grand monde avec les envies qui m'habitent.


Parfois, je me dis aussi que j’aime trop l’anonymat des villes et toutes les possibilités qu'elles offrent pour revenir a un choix si restreint. Que cette île est trop petite, que c'est une cage dorée. A qui argumentera de la nature à perte de vue, des sorties bateaux exceptionnelles je vous dirai "oui mais...". Revenir c'est retrouver beaucoup mais renoncer à tout autant.

Peut-être alors, est-ce le moment ou intervient le fait que le monde est grand, et qu’on peut cumuler ailleurs plages, rando, bateau, voyages et "vraie" ville. Ce n’est pas "la maison" oui. Mais c’est le plus adapté à mon mode de vie pour l’instant. Encore une fois, ces critères, ces arguments sont les miens et n’engagent que moi et ma façon de vivre. D’autres vous donneront des raisons professionnelles spécifiques, d’autres une situation politique particulière et surement d’autres paramètres encore que j’oublie.


Petit pays, je t’aime beaucoup. Et parfois, tu me manques à en avoir mal au cœur. Parfois, je voudrais que tu sois plus proche, je te voudrais plus accessible, moins cher d’atteinte, parfois je voudrais venir me ressourcer en ton sein deux fois par an au moins (ou même une fois, ça serait bien), je voudrais aussi que ça ne soit pas chaque fois le même dilemme, te consacrer quatre semaines ou consacrer quatre semaines au reste du monde, je voudrais que mon cœur ne se serre pas trop quand je repense à cette douceur de vivre et ce repos de l’esprit associés à "la maison" qu’on ne trouve nulle part ailleurs, a tout ces souvenirs que j’y ai, seule ou accompagnée. Peut-être alors, me dis-je, que c’est précisément tout ça qui te rend si unique, si précieux, si inoubliable. Petit pays, nous ne reviendrons peut-être pas tous, mais le simple fait que cette question ne parte jamais vraiment de notre esprit prouve à quel point nous t’aimons immensément.




© 2018 - Textes et photos par Ambre Josse.  Portrait photo de présentation par Mademoiselle Moutarde
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