• Ambre

De l'art de se dire "Traveler" à l'ère des réseaux sociaux


Je suis recemment tombée sur un article du Monde datant de 2017 intitulé « Le Routard, un touriste qui s’ignore ». Un papier relatant ces hordes de backpackers qui font de « l’itinéraire bis » un nouveau tourisme de masse. Ce persona type, jeune issu de la génération Y ayant la chance d’appartenir à une catégorie socio-professionnelle qui lui donne les moyens de voyager, et qui a le luxe de se demander si cette année, il ira en Argentine, au Népal, ou « pourquoi pas les deux ». Il y a désormais ce consensus autour de l’impératif du voyage et de la façon de voyager, au point que cela en vient à devenir un constituant de notre identité ; Instagram voit fleurir de toutes parts des descriptions de profil de type « Traveler » « Travel around the world » « travel addict » et j’en passe. Il « faut » voyager. Loin puisque le monde est désormais accessible, d’une manière qu’on cherche à revendiquer comme étant « plus vraie ». Alors voilà, aujourd’hui, les gens grattent sur leur Mapmonde les pays qu’ils ont parcourus, ou bien ajoutent une succession de petits drapeaux sur leur descriptif Instagram (variable possible avec l'emploi du smiley Globe terrestre) pour montrer que oui vraiment des endroits ils en ont fait beaucoup. Parfois ils mettent aussi les drapeaux des pays à venir, pour montrer que même dans le futur, il est prévu que leur vie soit cool. Je dis « ils », mais je pourrais dire « on ». « On » est légion à se dire « tiens…je me prendrai bien six mois sabbatiques pour partir en road trip en Amérique du Sud » (un grand classique), où on se retrouverait, trois mois plus tard, à poster des photos depuis le Salar d’Uyuni. Le tour du monde en sac à dos est devenu mainstream, démocratisé par les compagnies low cost et cet ensemble de presque-trentenaires avec des moyens à la recherche d’experiences bookées pour la plupart via les mêmes sites en ligne (Work away, airbnb, couchsurfing, booking…). Ce même microcosme qui ne vivrait presque que pour mieux repartir, a prevoir des soirees a New York en Juin et le Kilimandjaro en Decembre. Les Alpes peuvent bien aller se rhabiller.


Ce culte du voyage et de cette facon de voyager, de ces randos en sac à dos, n’est ni plus ni moins qu’un habitus au sens Bourdieu-sien du termeune illustration de notre classe sociale et du capital culturel qu’il porte. Cet ensemble de codes culturels, de pratiques sociales, qui fait qu’avec cet instagram soulignant votre (notre) ivresse du monde, il est probable que vous couriez, fassiez du yoga ou du crossfit, mangiez bio, écriviez sur un Macbook, buviez des lattes en écoutant les derniers podcasts parlant de startup geek ou en feuilletant le Lonely planet de votre prochain voyage -vous validez la catégorie à partir de deux « oui ». Ça ne veut pas dire que c’est mal, c’est social, générationnel, culturel, mais d’une originalité totalement illusoire. L’autre jour je me suis demandée ce que je pourrai bien mettre en ligne comme descriptif, sans ce « traveler », ou ce « marathon runner », cette micro-liste de passions-accomplissements censée me définir aux yeux du monde en ligne aujourd’hui. Pour qui dira « c’est si futile », il aura surement raison, mais dire que c’est dérisoire serait faux. Dans cette ère de l’ultraconnexion, le descriptif que l’on propose de nous en ligne est quelque chose de réfléchi, d’Instagram à Tinder. Vous n'avez peut etre pas instagram, mais surement avez vous Facebook, Once, Happn ou autres applications necessitant de vous presenter au monde. On veut donner le ton, de suite, à ce qu’on est, ce qu’on aime. D’où on vient peut-être, agrémenté de quelques photos choisies avec soin. Un processus de séduction (platonique ou non) voué à convaincre autrui que notre profil vaut le coup d’œil, retient l’attention. Après tout, c’est dans l’ADN du réseau social ; On n’est pas là pour collecter des souvenirs, mais pour en partager.

Je fais partie de ces gens qui voyagent beaucoup, le plus possible. Je suis même occasionnellement payée pour écrire des articles de voyage dans des magazines. Comme d’autres, je poste parfois une story, par ci par là, de plages, de jolis couchers de soleil, de séances de sport, de vues en rando. Je me demande alors ce qui tient du partage réel (quelle émotion cherche-t-on à procurer à Jacqueline qui va ouvrir cette story ?), ou du « hey, moi je suis là », une forme de mise en avant de sa vie, qui consiste à dire que tout d’même, on fait des trucs un peu sympa.

Je n’sais pas si l’originalité est véritablement le but recherché me direz-vous. Peut-être une forme de supériorité légère, inconsciente surement, à dire qu’on voyage « beaucoup », à se « taguer dans tel pays ». A prendre en photo tel guide de voyage et écrire « bientôt… ». Ça apporte quoi ? A qui ? Ça aide, de son point de vue personnel à renforcer notre identité, celle d’une personne aux projets multiples qui déborde d’idées. Somme toute, à partager autant, on cherche surement plus à se prouver des choses à soi-même qu’aux autres.

© 2018 - Textes et photos par Ambre Josse.  Portrait photo de présentation par Mademoiselle Moutarde
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