• Ambre

La question du retour en Calédonie, épisode 2.



Il y a un an et demi, j’avais écrit cet article, sur la question du retour en Calédonie. J’y expliquais que paradoxalement, en tant que calédonien parti depuis longtemps et sans projet réel de ré-installation sur place, cette question ne nous quittait pourtant jamais vraiment.

Depuis deux jours, elle est venue -encore- pointer le bout de son nez dans mon esprit. Comme chaque année, par vagues, elle revient. L’élément déclencheur a été l’annonce par un couple d’amis proche, de leur retour futur. La troisième en six mois.

Concrètement, que mes amis vivent en Métropole, en Calédonie, ou n’importe où dans le monde ailleurs qu’au Moyen-Orient ne change pas mon quotidien : depuis Dubaï, je suis en tout cas sans eux. À l'heure des whatsapp et autres Zoom, garder contact n’a jamais été aussi facile. Néanmoins à l’annonce de chaque nouvel ami qui retourne y faire son nid, la question se pose et se transforme lentement : « mais attend, si tu rentres, tu auras X, Y, Z qui vivent déjà là-bas, tu imagines les weekends que vous pourriez faire ensemble ? ».

Avec les années, le truc le plus fou est que la Calédonie reste toujours ce plan de secours permanent. Peu importe où l’on va, ce que l’on fait, les décisions que l’on prend, si on est parti depuis deux ou dix ans, en tant que calédonien, ça se résume toujours à « non mais au pire, je sais que je pourrais toujours rentrer ». Même si on ne le fait jamais. Une sorte de filet de sécurité imaginaire, une porte de sortie permanente, qui nous rassure. J’imagine que c’est ça, le sentiment d’attache. J’imagine aussi que c’est pour ça que j’ai les contours de cette petite ile tatoués à l’intérieur de mon poignet.

Pendant longtemps, il n’y avait pas ou plus grand monde là-bas : les quelques amis qui n’étaient jamais partis, avec qui on avait gardé contact, avec une possible distanciation progressive au fil des ans, dû à une « différence de vie » devenue trop grande. Il y avait surtout ceux qui étaient partis puis revenus, mais à l’époque encore, ils étaient peu nombreux. A ce moment-là, celui des premiers retours, nous étions presque plus ou moins tous en sortie d’étude, nous étions plus concentrés sur le fait de poursuivre notre exploration professionnelle sur les marches de la Défense et profiter de notre soudain pouvoir d’achat pour « s’organiser un petit weekend à Berlin » ou que sais-je qu’à songer à rentrer.

Mais voilà les gars. Aujourd’hui la bande d’amis que nous sommes, ou tout du moins, ce réseau de connaissances, approche de la trentaine et commence à se dire qu’elle a fait ses études, pas mal de voyages sympas, des années pro solides, et à l’heure classique où les gens commencent à acheter, prendre des crédits, que sais-je, se dit « est-ce qu'il ne serait pas temps de rentrer se poser un peu et au lieu d’acheter un cinquante mètre carré à Saint-Ouen, se faire une villa avec piscine et apprendre le kite ? ».

Je ne songe ni à acheter de suite, ni à faire des enfants, et je n’ai jamais été « famille-pépère » à acheter un appart à deux kilomètres de chez mes parents ou autre, mais quoi qu’il en soit, à un moment, on se demande où poser ses valises pour plus de deux ans. À l’heure où on parle d’un hypothétique départ de Dubaï l’année prochaine, on ne peut pas ignorer cette option, une parmi d’autres, mais cette option quand même.

Avant-hier, Amandine m’a annoncé que Laurent et elle allaient rentrer. C’était dans la lignée de Selva, dans la lignée de Jérem, et de tous ces amis proches qui y vivent déjà et l’espace d’un instant, je me suis imaginée retourner vivre sur place avec tous ces copains et à quel point la vie serait chouette, à tous se retrouver sur un même territoire, alors qu'Amandine me listait tout ce qu'on pourrait y faire ensemble, si on rentrait aussi. Peut-être alors que le nombre de bars ou que-sais-je ne serait pas si important, si en tout cas, on était tous ensemble. J’avais expliqué ici les raisons qui faisaient que je ne me voyais pas revenir. Elles sont toujours valables aujourd’hui. Pourtant, il y a dans la vie « d’expat /immigré » une solitude réelle, à changer de vie tous les trois ans, et réinventer chaque fois son cercle d’amis et son quotidien. Avoir la possibilité d’avoir « tous ses amis » avec soi, ou tout du moins une bonne partie est une tentation occasionnelle qu’on ne peut oublier.

L’élément final enfin, qui ne concerne que mon opinion, correspond autant à la question des référendums -qu’on ne peut ignorer lorsqu’on parle de Calédonie- que de connaissance de son propre pays. La distance donne une forme d’illégitimité à me prononcer sur l’avenir d’un territoire dans lequel je n’habite pas. Il y a aussi l’envie de plus en plus prégnante, de contribuer à construire un pays et mettre en avant une culture, des cultures, longtemps mises de côté. Je ne sais pas si je me projette tant dans un retour à base de kitesurf et catamaran, qu’un retour qui se distance ou diversifie ces activités typiques de la partie privilégiée de la population nouméenne -dans laquelle je m’inscris- ; celle qui, pour beaucoup, ne connait « le nord » ou « l’est » que par le biais des jolis hôtels. Il y a avec les années, l’envie de continuer de découvrir vraiment ce qu’il se passe plus au nord, plus à l’est, d’en appréhender mieux les populations qui y vivent, les langues qui s’y parlent.

Comme toujours, cette pensée s’estompera. Et comme toujours, au prochain « je rentre » d’un copain, au prochain débat sur l’indépendance, sur l’importance de la revalorisation de la culture kanak et océanienne, au prochain coup de mou lié à l’éloignement, à la prochaine campagne de communication de la Province Nord, à la prochaine photo de letchis ou que sais-je, elle reviendra.



© 2018 - Textes et photos par Ambre Josse.  Portrait photo de présentation par Mademoiselle Moutarde
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