• Ambre

Un retour, des chroniques, et l'identité calédonienne


Ouen Toro, Noumea - Feb 18

En réalité, je n’étais pas revenue ici depuis longtemps. Au point que je n’étais plus bien sûre de mon mot de passe d’accès, pour tout vous dire.


La première explication est relativement simple : Chaque semaine, les mardi matins, j’écris pour Courrier international, sur Dubaï ou l’expatriation en général. Les anecdotes du quotidien sont donc plutôt partagées là-bas. Ces chroniques me permettent de déconstruire certaines idées reçues, sur le pays, la ville, des choses que j’ai parfois l’impression de répéter en boucle à qui a son avis tranché sur la question sans néanmoins y connaitre grand-chose.


L’autre thème récurrent de ce blog, les voyages, a été un petit peu happé par les articles que j’écris pour DubaiM. Depuis l’Azerbaïdjan, il y a eu Oman (Salaalah puis Musandam), et la fantastique Zambie, sans compter un passage par Paris. Tout ceci n’est pas dans l’esprit de ce que j’aimerais vous partager ici, mais souligne ma difficulté à consacrer un temps supplémentaire pour écrire ces quelques lignes.


Musandam, Oman - Sept 2019

Alors avant de revenir avec du vrai contenu, je voudrais partager un article publié sur Courrier international, qui fait écho à celui que j’avais écrit il y a quelques temps, sur le grand questionnement du retour en Calédonie que nous avons tous (en tous cas, tous les ultra-marins). La question de l’identité calédonienne ou en tout cas des îles/du pacifique, n’a jamais été aussi forte depuis que je vis à Dubai, ville internationale dans laquelle votre origine vous permet d’être d’emblée classée dans une "communauté" d'immigrés. Communauté française, dans mon cas, par ma nationalité, métropolitaine donc, dans laquelle je ne me retrouve pas toujours, si ce n’est par le biais de mes quelques années passées par Paris. Communauté française aussi, dans laquelle mes origines du pacifique sont vites balayées par un « Bah c’est la France non ? » qui rend compliqué à expliquer qu’une France administrative à 22 000km a une culture bien différente d’une métropole européenne. Questionnement d'autant plus intéressant qu'il n'a jamais été important en France, mais surgit ici à cause de la multiplicité des nationalités (la plus forte concentration de nationalités différentes au monde figurez vous) dans lequel il est nécessaire de trouver sa place.



Where are you from ?”est probablement la question la plus courante lorsque vous rencontrez de nouvelles personnes en expatriation. Pour l’ultramarin (personne originaire d’outre-mer), il s’agit parfois d’un exercice difficile, consistant à expliquer qu’il est français, sans pour autant venir de France (métropolitaine), le tout dans un contexte où il est peu probable que votre interlocuteur ait déjà entendu parler des territoires d’outre-mer…


En arrivant aux Emirats et en étant identifiée comme “française”, j’ai parfois eu tout le mal du monde à expliquer que non, je ne venais pas de France, au sens de la France métropolitaine. L’exercice était parfois d’autant plus compliqué que j’arrivais de Paris, où j’avais passé 8 ans pour mes études et mon premier emploi. Pour l’ultramarin expatrié dans n’importe quelle partie du globe, l’explication de ses origines est un exercice complexe.


“I’m French, but not from France”

Lorsque j’ai commencé à travailler aux Emirats, une majorité de mes collègues m’ont fait la même réflexion : “Ça doit te changer la chaleur ici, par rapport à la France !”. Une ouverture parfaite pour commencer à expliquer que non, je n’étais pas “métropolitaine” (ou “zoreille”, comme on dirait en Calédonie), mais originaire d’une île tropicale. Je me lançais alors dans toute une explication sur les “french overseas territories” (territoires français d’outre-mer), précisant que l’endroit dont j’étais originaire, était bien français (en tout cas en 2019), mais se situait en fait entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande, à 20h de vol de là.

Silence. Mon laïus était généralement suivi de froncements de sourcils et de “Oh ! Ok” polis, qui au final traduisaient une non-compréhension de mes explications alambiquées. Parfois, on enchainait en me demandant si par conséquent “J’avais obtenu la nationalité française lorsque je faisais mes études en France” ou “Quand-est ce que j’avais appris à parler français”. Pour cause, en France déjà, bien que cela fût de plus en plus rare avec les années, j’avais dû plusieurs fois expliquer où était la Nouvelle-Calédonie, par manque de véritable enseignement inclus dans le cursus scolaire des métropolitains sur les territoires d’outre-mer (autrement qu’un rapide survol en cours de géographie). Il n’est donc pas surprenant que pour une personne étrangère n’ayant jamais eu vent de l’existence de ce type de territoires (si ce n’est nos voisins du Pacifique, par proximité géographique), l’histoire semble difficilement compréhensible.


Même nationalité, mais identité culturelle différente

Vous pourriez penser cette question anodine, mais en expatriation, la notion d’origine prend tout son sens, encore plus dans des villes jugées “ville d’expat” comme Dubaï, où plus de 80% de la population est étrangère. Ce “where are you from” est d’autant plus essentiel que votre interlocuteur va ensuite vous attribuer tout un ensemble de traits culturels qu’il se représente, bref, vous assimiler à une communauté. C’est justement là que les choses coincent ;

La question de l’identité de l’ultra marin est un sujet en soi. Il consiste à partager une nationalité avec un pays (La France) sans toutefois avoir les mêmes codes culturels et sociétaux, particularités géographiques, les mêmes lois parfois (La Calédonie a un statut politique particulier) ou spécificités historiques. Cette différence est parfois d’autant plus compliquée qu’elle est, dans 99% du temps, mal appréhendée par les Français eux-mêmes, qui connaissent mal ces territoires et leurs différences culturelles, et qui ont une fâcheuse tendance à imaginer votre île comme une Corse un peu plus lointaine. Puisque la Calédonie n’est politiquement pas “l’étranger” en tant que tel, alors, elle est simplement perçue comme une version un peu “exotique” et tout aussi floue de la métropole.  

Je ne partage pas l’essentiel des “souvenirs d’enfance culturels communs” des métropolitains que je connais (une publicité à la télé, la tempête de 1999, l’utilisation des francs avant l’euro, manger des cerises l’été, Noël dans le froid etc…) ; Petit, l’ultramarin n’a pas mangé les mêmes choses, écouté la même musique locale, vu les mêmes paysages, vécu le même climat, regardé les mêmes choses à la télévision, utilisé le même vocabulaire (voire la même langue !), utilisé la même monnaie (la Calédonie utilise le franc pacifique), voyagé dans les mêmes pays et j’en passe. Surtout, il a grandi à des milliers de kilomètres de cette métropole, 22 000km d’avion dans le cas de la Nouvelle-Calédonie. Ainsi, bien que française, je ne me retrouve pas dans la plupart des éléments de l’imaginaire commun associés aux Français à l’étranger, ou même revendiqués par la communauté elle-même.


Entre choix de facilité et revendication culturelle

Une de mes collègues de Dubaï m’a dit un jour “Je ne vois pas la différence toi ou un métropolitain” sans nécessairement prendre en compte que cette différence, il fallait justement que je travaille à la gommer et la nuancer. Le fait que je trouve aujourd’hui des points communs avec mes compatriotes tient plus du fait que j’ai vécu tant d’années à Paris, et que je présente aujourd’hui une version “metropolisée”, dans mon choix de vocabulaire, de références culturelles, ou même de mon style vestimentaire. Parfois, par facilité et pour m’éviter une longue conversation sibylline, j’arrête mes explications au “I’m French” et laisse mon interlocuteur m’attribuer une histoire dans un pays aux quatre saisons ou me dire “I love Paris !”. Des solutions qui peuvent se révéler parfois frustrantes dans la mesure où elles n’illustrent pas réellement mes origines et la façon dont elles se transcrivent, mais me permettent de ne pas me laisser électron libre dans l’ensemble de ces communautés expatriées.

S’expatrier a le mérite de faire s’interroger l’ultra marin sur ses racines et origines et leurs (re)présentations : en France métropolitaine, il est de “Nouvelle-Calédonie” (ou Mayotte, Réunion, Wallis-et-Futuna, Guyane, Martinique, Guadeloupe, Saint Pierre et Miquelon, Saint Barthélemy, Saint Martin, Polynésie Française), mais à l’étranger, il doit trouver sa place entre l’imaginaire fort associé à sa nationalité, et ce qui correspond en réalité à ses origines, qu’il n’est pas toujours facile d’expliquer.


Article originalement publié le 20 août sur le site de Courrier international.

© 2018 - Textes et photos par Ambre Josse.  Portrait photo de présentation par Mademoiselle Moutarde
Copyright Déposé - La reproduction, même partielle, des contenus des pages de ce site sans accord préalable est interdit

Join My Mailing List